samedi 25 juillet 2026

La Colombie est entrée dans l’orbite de la nouvelle droite latino-américaine. Le gouvernement Petro et les limites du progressisme (2)

 


Publication : Correspondencia de Prensa    Traduction : Alencontre 

Par Daniel Libreros

1. Les prétendues réformes progressistes du gouvernement du «Pacte historique»


Gustavo Petro [en fonction depuis le 7 août 2022 jusqu’au 20 juillet 2026] a remporté les élections [19 juin 2022], également au second tour, il y a quatre ans, après plusieurs tentatives infructueuses pour y parvenir. Pour atteindre cet objectif, il a conclu des accords avec des groupes clientélaires régionaux colombiens, envers lesquels il a ensuite dû «rendre la pareille», en partageant le pouvoir. Ces quatre années de mandat ont laissé une empreinte de corruption notoire, dans les marchés publics, dans la nomination des postes ministériels, dans les ambassades, ainsi que dans l’obtention de soutiens au Congrès. Pour ne citer que les cas les plus emblématiques, le gouvernement de Petro compte deux anciens ministres (du Gouvernement et des Finances) qui ont été incarcérés, ainsi qu’un ancien directeur de la Direction nationale du renseignement, en fuite, bénéficiant d’un asile accordé par le gouvernement du Nicaragua; tous étant accusés de corruption.

Lors des récentes élections législatives, le parti au pouvoir, El Pacto histórico – Pacte historique (Petro), a renouvelé ses accords régionaux avec les clans régionaux, ce qui confirme que le «réalisme politique» du progressisme colombien l’a conduit à reconnaître qu’il doit accepter un système électoral corrompu et clientélaire et mener une politique d’alliances avec des personnalités issues de ce même système afin de pouvoir accéder au pouvoir.

Il est bien connu que, sur le plan économique, les limites du progressisme sont structurelles. Le pays fait partie d’une division internationale du travail dans laquelle une productivité inférieure à celle des métropoles [du Nord] entraîne des déficits récurrents de la balance commerciale, ce qui provoque, à son tour, une augmentation de la dette publique interne (donc déficits jumeaux: balance courante et déficit public)[8], à quoi s’ajoutent l’imposition de traités de libre-échange et la déréglementation des flux de capitaux.

En acceptant ce modèle de transfert de richesse vers l’extérieur, qui a été officialisé et institutionnalisé par la réforme néolibérale, le progressisme tente de se présenter comme le porteur de réformes en faveur des populations.

Dans le cas du Pacte historique, trois réformes officialisées au cours du mandat de quatre ans – la réforme fiscale, la réforme du travail et celle des retraites – ont été présentées comme le fer de lance de sa prétendue politique réformiste.

Ces trois réformes ont reçu l’aval des institutions financières internationales (IFI). Dans le cas de la réforme du travail (loi n° 25466 de 2025), la Banque mondiale a non seulement approuvé le processus, mais lui a également offert un soutien technique et institutionnel. Peter Siegenthaler, l’un des dirigeants les plus représentatifs de cet organisme en Amérique latine, a participé à des réunions en présentiel avec la ministre du Travail de l’époque, Gloria Inés Ramírez, confirmant ainsi ce soutien [9] . Les principaux points de cette réforme ont été l’allongement de la durée des contrats à durée déterminée jusqu’à quatre ans, l’officialisation de la prime de nuit dès 19h (auparavant, elle s’appliquait à partir de 21h), l’inclusion des droits des travailleurs dans des applications de livraison, et l’obligation de conclure des contrats pour le travail agricole. De même, elle a reconnu aux apprentis du SENA (Service national d’apprentissage) le statut de salariés. Ces changements réglementaires s’inscrivent dans la lignée des orientations élaborées par la Banque mondiale depuis 2022, peu après la crise du Covid, selon lesquelles les retombées positives pour l’économie dans le domaine de l’emploi ne s’obtiennent pas en rendant moins coûteux les licenciements des salariés formels, mais en intervenant auprès des secteurs les plus vulnérables de la population (paysans, jeunes et femmes) afin d’essayer d’accroître leur productivité et de leur offrir la possibilité d’accéder aux systèmes de sécurité sociale[10] .

La réforme fiscale, mise en œuvre auparavant, au début du mandat (loi n° 2277 de 2022) a bénéficié du soutien explicite du FMI, à tel point que, dans le rapport officiel de consultation au titre de l’article IV publié début 2023, cet organisme a félicité le gouvernement colombien d’avoir mené à bien cette réforme. Avant même de la présenter au Congrès, le ministre des Finances de l’époque, José Antonio Ocampo, s’était rendu dans les locaux du FMI à Washington pour solliciter son soutien [11].

Cette réforme a instauré un impôt permanent sur la fortune, augmenté l’imposition des dividendes et des plus-values et limité les déductions fiscales pour les particuliers aux revenus les plus élevés, bien qu’à des niveaux bien éloignés d’une redistribution des revenus, non seulement parce que les exonérations fiscales accordées aux personnes physiques – ce qu’on appelle les «pertes fiscales» – restent très élevées dans le pays, mais aussi parce qu’il existe un manque à gagner fiscal considérable au niveau des personnes morales (groupes d’entreprises et financiers). José Antonio Ocampo a tenté d’augmenter la fiscalité sur les revenus pétroliers en dissociant l’impôt sur les bénéfices des sociétés pétrolières du paiement des redevances, mesure qui a par la suite été déclarée inconstitutionnelle par la Cour constitutionnelle.

Il a introduit le taux d’imposition minimum de 15% pour les entreprises, en adoptant le «pilier deux» du Cadre inclusif de l’OCDE (Érosion de la base d’imposition et transfert de bénéfices – BEPS.20) tout en excluant les sociétés étrangères et les personnes morales étrangères sans domicile en Colombie, ce qui rend cette mesure pratiquement sans effet. Cette réforme répondait, à l’époque, à l’exigence du FMI d’augmenter les recettes fiscales jusqu’à 1,5% du PIB, garantissant ainsi le service de la dette et le respect de la règle budgétaire [12].

Par la suite, ce qui apparaît comme de «grandes réformes» dans les déclarations des porte-parole du Pacte historique et du président Petro lui-même – à savoir une récupération partielle des avantages sociaux pour les travailleurs et la tentative d’étendre la couverture des contrats de travail aux couches informelles de la population, ainsi que l’augmentation de la fiscalité sur les personnes physiques et les revenus pétroliers – bénéficie du consensus des IFIS, qui analysent la situation à la lumière des changements intervenus dans le modèle économique dépendant. Dans le modèle précédent, celui de la substitution des importations, on cherchait à transformer la structure de l’offre; passer d’une économie agro-exportatrice à une économie industrialisée. Aujourd’hui, face à la détérioration de l’investissement [13] (provoquée par la suppression des droits de douane, des subventions aux entreprises, la déréglementation des flux de capitaux, etc.), on stimule la demande, ce qui aboutit à la consommation de biens importés ou de services non exportables (commerce, divertissement). Pour atteindre cet objectif, l’État doit capter les rentes extractives et améliorer le marché du travail dans les économies caractérisées par des niveaux élevés d’informalité, une politique qui accroît les bénéfices des groupes économiques liés au grand commerce d’importation et à l’intermédiation financière. Cela a été l’un des arguments de vente du président Petro face aux élites nationales, affirmant qu’il est loin du «socialisme étatiste» – un exemple en est la réunion nationale du groupe AVAL, le groupe financier le plus important du pays, en septembre de l’année précédente, les bilans d’entreprise ont confirmé «des bénéfices nets de 494 900 millions de pesos au cours des six premiers mois de 2025, ce qui représentait une augmentation de 142,2% par rapport à la même période de 2024». Petro, sur son compte Twitter personnel, a écrit: «Grâce à mon gouvernement, les riches sont plus riches, «mais ils nous insultent» [14].

2. Une réforme des retraites qui profite aux grands groupes financiers

La réforme des retraites présente d’autres caractéristiques. Elle a été conçue en s’inspirant du document bien connu de la Banque mondiale intitulé «Vieillir sans crise» [15]. Ce document propose la mise en place de plusieurs piliers pour la retraite. Nous soulignons les deux plus importants: le pilier pris en charge par l’État et celui qui s’élargit au marché des capitaux: «Le pilier public aura pour objectif limité de lutter contre la pauvreté parmi les personnes âgées et de couvrir de nombreux risques. S’appuyant sur le pouvoir du gouvernement de percevoir des impôts, ce pilier est le seul qui permette de payer des prestations aux personnes atteignant l’âge de la retraite peu après la mise en place du régime, de redistribuer les revenus en les orientant vers les plus démunis, et d’offrir une couverture contre les longues périodes de faible rendement des investissements, et aussi face à la récession et à l’inflation, ainsi que pour contrecarrer les défaillances des marchés privés. […]» Alors qu’«un deuxième pilier obligatoire [par capitalisation] – entièrement financé et géré par le secteur privé – pourrait lier actuariellement les prestations aux coûts et prendre en charge la gestion des revenus ou de l’épargne de l’ensemble de la population, quelle que soit la tranche de revenus. Ce lien permettrait d’éviter certaines des distorsions économiques et politiques que le pilier public risque de provoquer. Le financement intégral favoriserait la formation de capital et le développement des marchés financiers, et en stimulant ainsi la croissance économique, il faciliterait le financement du pilier public. Si le deuxième pilier est efficace, les contraintes pesant sur le premier s’allégeront.»

La réforme des retraites, qui doit encore être approuvée par la Cour constitutionnelle, suit ces orientations. Elle fixe un plafond pour les cotisations à hauteur de 2,3 salaires minimums, lesquelles seraient obligatoirement versées à l’organisme public chargé de gérer les ressources de retraite, COLPENSIONES, et au-delà de ce montant, également de manière obligatoire, les apports doivent être transférés aux fonds de pension, ce qui leur garantit une bonne partie de l’épargne-retraite.

Les concessions accordées à ces intermédiaires financiers ont été plus importantes. Comme les revenus du travail des salariés colombiens sont faibles, la plupart des cotisants resteraient auprès de COLPENSIONES, ce qui réduirait le nombre d’affiliés et le paiement des commissions de gestion. C’est pourquoi les représentants des fonds ont exigé une compensation. C’est alors qu’avec l’accord du gouvernement, le Congrès a inclus un article reconnaissant aux fonds une commission de gestion annuelle, en plus de celle qu’ils perçoivent mensuellement à «au maximum 0,7% sur l’ensemble des actifs sous gestion et jusqu’au moment où la pension de retraite complète sera consolidée…». Selon les propres calculs officiels, cette commission pourrait s’élever à 800 millions de dollars. Au moment même où se déroulaient les débats parlementaires, le site Bloomberg a lui aussi attiré l’attention sur cette question [16].

Cette réforme a été conçue pour permettre, dans le même temps, un assainissement budgétaire. Le texte de la loi prévoit notamment que les recettes qui devaient être versées à COLPENSIONES seraient désormais transférées vers un fonds d’épargne prenant la forme d’une fiducie publique gérée par la Banque de la République. À mesure que les recettes de ce fonds augmentent, le poste des transferts de l’État destinés au paiement des pensions diminue. Cette fiducie, à son tour, placerait l’argent des épargnants sur le marché de la dette publique.

José Antonio Ocampo, alors ministre des Finances, l’a présenté en ces termes: «Le fonds d’épargne empêche l’épargne nationale de se détériorer et permet notamment de maintenir le dynamisme du marché de la dette publique. Il s’agit là d’un objectif clé de la politique macroéconomique du pays. Grâce à son fonctionnement, aux prix de 2023, ce fonds aura accumulé des ressources à hauteur de 124 billions de pesos d’ici 2030, compte tenu des versements supplémentaires que percevra Colpensiones et des transferts en provenance des fonds de pension qui devraient se poursuivre.» [17]

De même, ce fonds garantirait le versement d’une allocation de retraite aux personnes âgées en situation d’extrême pauvreté, de pauvreté monétaire et de vulnérabilité qui n’ont jamais cotisé aux systèmes de sécurité sociale, soit un nombre de personnes qui s’élevait à 3,1 millions en décembre 2025. C’est cet aspect de la réforme qui est présenté par les porte-parole du Pacte historique comme l’un des éléments progressistes des réformes mises en œuvre par le gouvernement Petro.

Le fait que les ressources de COLPENSIONES soient injectées, par le biais d’un fonds fiduciaire d’État, sur le marché de la dette publique boucle la boucle de l’«appropriation par spoliation» du budget national. Ce segment du marché, qui représente la majeure partie du marché des capitaux, est concentré à 80% entre les mains de deux grands groupes financiers: le groupe Aval et le Grupo Empresarial Antioqueño. Avec la hausse des taux d’intérêt mise en œuvre par la Banque centrale en raison des pressions inflationnistes, les bénéfices de ces groupes sont exorbitants . Ils bénéficient d’un avantage supplémentaire: ils peuvent placer une partie considérable de ces revenus à l’étranger, en dollars (BlackRock en est le principal canal). C’est là une autre des raisons pour lesquelles les groupes financiers nationaux se déclarent satisfaits de la version colombienne du progressisme. (Article reçu le 9 juillet 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre. La première partie de cette contribution, «L’arrivée au pouvoir du mouvement “Firmes por la Patria”», a été publié le 9 juillet. Une troisième partie doit être publiée sous peu.)

Daniel Libreros, professeur du Département de droit d l’Université nationale de Colombie.

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[8] Le total des déficits jumeaux a atteint -7,4% du PIB à la fin de l’année 2025. L’un des plus élevés de l’histoire économique du pays. Journal «El Tiempo», https://www.pressreader.com/colombia/el-tiempo-bogota/20260306/281556592321148

[9] Portal  «Zona cero», “Banmundial    respalda  al  gobierno   para  adelantar  Reforma  Laboral y  Pensional” , https://zonacero.colbanmundial-respalda-al-gobierno-para-adelantar-reformas-laboral-y-pensional

[10] Banque mondiale, «Charting a Course Towards Universal Social Protection: Resilience, Equity, and Opportunity for All» https://www.worldbank.org/en/topic/socialprotectionandjobs/publication/charting-a-course-towards-universal-social-protection-resilience-equity-and-opportunity-for-all

[11] Caracol Radio, “En dirección correcta FMI sobre reforma tributaria de Colombia”, https://caracol.com.co/2022/10/13/en-direccion-correcta-fmi-sobre-reforma-tributaria-de-colombia

[12] La règle budgétaire est une exigence des institutions financières internationales (IFI), codifiée au niveau national par la loi n° 2155 de 2021, qui stipule que la dette nette de l’État central ne peut dépasser 55% du PIB.

[13]  El Colombiano , “El retroceso del cuarto trimestre (2025)  llevó la tasa de inversión a su nivel más bajo como proporción del PIB en 20 años: 16%…” , https://www.elcolombiano.com/negocios/caida-inversion-colombia-pib-NE3362684/ 

[14] Petro a profité du rapport sur les bénéfices du Grupo Aval pour insister sur le fait que, grâce à lui, les riches colombiens sont plus riches: «Mais on nous insulte.» INFOBAE, https://www.infobae.com/colombia/2025/09/12/petro-aprovecho-informe-de-utilidades-del-grupo-aval-para-insistir-en-que-gracias-a-el-los-ricos-en-colombia-son-mas-ricos-pero-nos-insultan/ .

[15] Banco  Mundial, “Envejecimiento  sin  crisis”, https://documents1.worldbank.org/curated/en/204101468190731858/pdf/135840PUB00SPANISH00Box074505B0PUBLIC0.pdf

[16] Au cœur du débat sur la réforme des retraites qui se déroule actuellement au Congrès de la République, un article a été ajouté au projet de loi qui permettra aux fonds de retraite de percevoir des commissions supplémentaires avoisinant les 3000 milliards de pesos [1000 pesos=0,27 euro]. En effet, le Sénat de la République a approuvé une proposition selon laquelle les fonds de retraite privés pourraient percevoir jusqu’à 0,7% supplémentaire au titre des frais de gestion…» “Grave alerta: Reforma pensional le daría a los fondos privados $3 billones en comisiones; los afectados serían los ahorradores”  https://www.semana.com/economia/macroeconomia/articulo/grave-alerta-reforma-pensional-le-daria-a-los-fondos-privados-3-billones-adicionales-los-afectados-serian-los-ahorradores/202438/

[17] “Reforma pensional reduciría la incidencia de pobreza extrema en un 85%: MinHacienda”,  https://consultorsalud.com/minhacienda-reforma-pensional-pobreza-extrema/.   L’article qui officialise ce Fonds et qui circule en vue d’une approbation finale stipule: Les recettes provenant des cotisations de retraite perçues par la composante «prime moyenne» du pilier contributif, qui correspondent à la différence entre le total de ces recettes et les valeurs estimées (?) suivantes: a) 1,8% du PIB pour les périodes 2025-2028 ; b) 1,6% du PIB pour les périodes 2029-2035 ; c) 1,4 % du PIB pour les périodes 2036-2040. d) 1,2% du PIB pour les périodes 2041-2050.

 

jeudi 23 juillet 2026

La Colombie est entrée dans l’orbite de la nouvelle droite latino-américaine: l’arrivée au pouvoir du mouvement «Firmes por la Patria» (1)


Publication : Correspondencia de Prensa            Traduction : Alencontre 

Par Daniel Libreros

Le second tour des élections présidentielles de la République qui se sont tenues dimanche dernier, le 21 juin, en Colombie a proclamé vainqueur le candidat d’extrême droite du mouvement «Firmes por la Patria» , Abelardo de la Espriella, avec un total de 12 959 542 voix. Le candidat du gouvernement, Iván Cepeda, du Pacte historique, a obtenu 12 708 712 voix, soit un écart de seulement 250 000 voix (moins de 1%) sur un total de 26 095 102 suffrages et un taux de participation de 63,6% la plus élevée de toute l’histoire du pays pour ce type de scrutin.

Il en résulte un pays polarisé sur le plan électoral, avec des divergences régionales qui se sont transformées en un schéma géographique structurel au cours des dernières décennies (l’intérieur andin conservateur face aux régions côtières en quête de politiques alternatives) et des changements partiels dans les villes.

Abelardo de la Espriella, un personnage issu du monde de l’«économie souterraine»

En ce qui concerne les secteurs sociaux, Abelardo de la Espriella a bénéficié du soutien des clans politiques clientélistes et mafieux dans les régions, des couches supérieures de la société et, dans les villes, des classes moyennes qui réclament de meilleures conditions de sécurité face à l’échec de la soi-disant «paix totale» promue par le gouvernement.

Sur le plan international, a-t-il précisé, il bénéficie du soutien de Trump lui-même. Le 2 juin, sur son réseau social Truth Social, Trump a déclaré son «soutien total» à cette candidature de droite, en faisant une analogie avec MAGA: «Let’s make Colombia great again». Le patron de la Maison blanche a insisté sur l’importance de la victoire de De la Espriella pour la sécurité nationale des Etats-Unis. Dans la nuit du 21 juin, alors que le dépouillement venait à peine de s’achever et le déclarait vainqueur, Trump a publié un message en ligne affirmant: «He won. Big» (Il a gagné. Et de haut!). Cette même nuit, Abelardo de la Espriella a reçu un appel téléphonique présidentiel auquel participait également le secrétaire d’État, Marco Rubio. Le lendemain, Trump a de nouveau félicité le candidat vainqueur, en publiant un communiqué dans lequel il annonçait la mise en place d’un «programme bilatéral» axé sur la sécurité, l’immigration et la lutte contre le trafic de drogue. Il lui adressait également une invitation officielle à se rendre à la Maison Blanche.

Pendant les élections, Bernie Moreno – sénateur républicain de l’Ohio (élu en novembre 2024), ayant des liens familiaux en Colombie où il est né, frère de Luis Alberto Moreno qui a occupé le poste de président de la Banque interaméricaine de développement (BID) entre 2005 et 2020 – a publiquement soutenu la candidature de De la Espriella. Bernie Moreno a agi en tant qu’«opérateur politique» délégué de l’empire. Une fois les résultats connus, Bernie Moreno a annoncé l’intention du gouvernement Trump de faire entrer la Colombie dans le «Bouclier des Amériques» [1], en tant que membre de premier plan en raison de l’expérience accumulée par les militaires lors de la guerre civile.

vendredi 10 juillet 2026

18 juillet 1936: quatre-vingt-dix ans après la Révolution espagnole, des leçons toujours d’actualit

 

Cet article propose une interprétation de la Révolution espagnole centrée sur le rôle de la mobilisation ouvrière et paysanne, la collectivisation et la confrontation entre révolution et contre-révolution. À l’inverse des interprétations qui attribuent la défaite au radicalisme révolutionnaire, il valorise l’expérience du pouvoir populaire et interroge le rôle des forces réformistes et staliniennes dans son démantèlement.

Il réaffirme la pertinence durable des concepts trotskistes à la lumière de l’une des révolutions les plus profondes du XXe siècle.

Photo  : POUM, Barcelone août 1936 _ fond La Bataille socialiste

Auteur: Gérard Florenson

Le soulèvement militaire ne fut pas un coup de tonnerre dans un ciel serein.

Il avait été préparé depuis des mois, sans doute avant même la victoire électorale du Front Populaire (1) ou tout au moins dès son lendemain. Une conspiration impliquant un grand nombre d´officiers pouvait difficilement rester totalement clandestine, mais le gouvernement, et en premier lieu le président de la république, Manuel Azaña, évoquait certes des rumeurs mais restait sourd aux avertissements des généraux qui lui étaient fidèles. Inefficacité de ses services de renseignements ? Infiltration fasciste dans leurs rangs ? Tout cela est probable mais cet aveuglement des chefs du Front Populaire était surtout dû à leurs illusions sur les vertus de la démocratie bourgeoise et à leur confiance dans le loyalisme des militaires. Des années plus tard le peuple chilien a vécu dans sa chair le même scenario quand Allende a nommé Pinochet, son futur bourreau, chef des forces armées du Chili.

Azaña se fiait au loyalisme des généraux et chefs d´état major nommés par son gouvernement, mais si la majorité refusa effectivement de rallier le soulèvement (et Franco procéda ensuite à une sanglante épuration dans leurs rangs) l´état d´esprit était différent parmi les jeunes officiers formés dans les écoles militaires, largement gangrénés par les idées fascistes de la Phalange (2). Par ailleurs les monarchistes et ultra-catholiques, hostiles à la “république athée”, étaient nombreux parmi des cadres majoritairement issus des classes possédantes, dont beaucoup de l´aristocratie terrienne, “hildagos” (3) qui espéraient un “pronunciamento” qui ramènerait le roi, rétablirait le vieil ordre immuable et rendrait ses prérogatives à l´Église. Azaña ne mesurait pas non plus la manière dont Franco dominait les forces basées au Maroc, forces qui allaient être déterminantes dans les succès de la rebellion.

Et cet aveuglement criminel du gouvernement s´est prolongé après le soulèvement, considéré comme une aventure vouée à un rapide échec comme celui de la pitoyable tentative de Sanjurjo (4) en 1932, une révolte qui serait promptement écrasée par les forces loyalistes. La classe ouvrière a heureusement compris plus vite la gravité des évènements, mais le gouvernement a refusé de distribuer des armes, entravant ainsi la riposte et se rendant responsables de pertes humaines dans les rangs ouvriers. De plus les illusions répandues sur le prétendu loyalisme des officiers a permis à certains de ces derniers de tromper sur leurs intentions des dirigeants syndicaux qui ont pensé pouvoir porter leurs forces ailleurs, ce qui a provoqué entre autres les défaites à Saragosse et Oviedo, bastions de la CNT (5).

samedi 13 juin 2026

Le Mexique a inauguré la Coupe du monde parmi les protestations des enseignants et des proches de disparus

 


L'inauguration de la Coupe du monde 2026 a eu lieu au milieu de mobilisations de maîtres, de protestations de familles de chercheurs et d'une forte opération de police à Mexico.


Vendredi 12 juin
 

L'inauguration de la Coupe du monde 2026 a eu lieu au milieu de mobilisations de maîtres, de protestations de familles de chercheurs et d'une forte opération de police à Mexico.

Article publié par  Rédaction internationale

La Coupe du monde 2026 s'est ouverte jeudi au Mexique, mais ce n'était pas avec un climat de célébration mais de protestations. L'énorme grève et la journée de mobilisation du Coordinateur national des travailleurs de l'éducation (CNTE) et les mobilisations de groupes de proches et de mères à la recherche de personnes disparues, ont fait irruption dans "le parti" que le gouvernement "progressiste" de Sheinmbaum et l'impérialisme américain attendaient.

Avec un peu de climat festif, la Coupe du monde 2026 a débuté, qui a ouvert à Mexico à 11 heures. L’atmosphère croissante de tension, de contrôle de la police et de répression a été l’un des éléments qui ont marqué la journée. D'autant que le CNTE avait annoncé qu'à partir de 8 heures du matin, il commencerait son voyage vers les environs du stade Ciudad de México (plus connu sous le nom d'Estadio Azteca), dans le cadre de sa journée de lutte.

Plus de 50 mille personnes ont participé ce jeudi à l'énorme mobilisation convoquée par le CNTE et diverses organisations sociales, étudiantes et politiques dans le cadre de l'inauguration de la Coupe du Monde 2026. La colonne, qui vient de commencer la marche, a atteint environ 3 kilomètres de longueur, a inondé Calzada de Tlalpan en direction des environs du stade Ciudad de México (anciennement Estadio Azteca).

 

vendredi 17 avril 2026

L’Iran au-delà du mythe d’un peuple uni

Par Siyavash Shahabi*

L’un des clichés les plus éculés concernant l’Iran est l’idée qu’un «peuple» unique et unifié s’oppose à un «régime» unique et unifié. Cette formule fonctionne bien pour les gros titres, pour le journalisme hâtif et pour les commentaires moraux simplistes. Mais lorsqu’il s’agit de comprendre la réalité politique, elle est presque inutile. La société iranienne n’est pas un bloc homogène. C’est un champ de conflit entre des projets politiques opposés. La guerre, la répression, l’impasse des réformes et «réformistes», l’effondrement de la légitimité politique et le souvenir des soulèvements ensanglantés n’ont pas créé ces divisions ni ne les ont inventées. Ils les ont simplement ramenées à la surface.

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Yashar (g.) & son frère Kaveh Darolshafa.

Yashar Darolshafa, militant iranien, emprisonné à Evin. Il a consacré diverses études à l’histoire du mouvement ouvrier iranien. Il participa à la mobilisation étudiante à l’université de Téhéran en 1999 et fut expulsé de l’université. Il fut aussi emprisonné pour avoir participé en 2009 au Mouvement vert (soulèvement post-électoral suite à l’élection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad). Fut à nouveau emprisonné parce que manifestant pour la libération des prisonniers politiques en 2015. Il a de nouveau été arrêté lors du soulèvement du 21 novembre 2025. Il se réclame du marxisme humaniste et est l’auteur de nombreuses études marquées par une grande érudition.

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C’est précisément là que réside l’importance de l’essai de Yashar Darolshafa** (publié en farsi sous le titre «Quatre peuples face à la révolution, au changement de régime et à la guerre»). Il ne cherche pas simplement à dire que la société iranienne est diversifiée. Tout le monde le sait déjà, et le répéter n’apporte pas grand-chose. Son véritable argument est plus profond: dans l’Iran d’aujourd’hui, «le peuple» n’est pas le nom d’une unité politique. C’est un champ de lutte. Chaque projet politique crée son «propre peuple», désigne son propre ennemi, définit quels coûts sont acceptables et donne sa propre forme à l’avenir. C’est pourquoi la question principale n’est plus «que veut le peuple? ». La véritable question est: quel peuple, avec quelle conception de la liberté, de la survie, de la justice, de la guerre et du changement?

[Yashar Darolshafa commence son essai ainsi: «Aux moments charnières de l’histoire, les sociétés se fractionnent plus que jamais, non seulement sur le plan politique mais aussi, à un niveau plus profond, dans le domaine de la “perception collective de soi”.» – Réd.]

Pour les observateurs non iraniens, ce point est encore plus important. Une grande partie des écrits internationaux sur l’Iran oscille encore entre deux pôles simplistes: un État autoritaire d’un côté, et une société en quête de liberté de l’autre. Mais ce que l’on voit de l’extérieur comme «le peuple iranien» n’est en réalité pas un camp unique. En son sein, il existe au moins quatre horizons politiques concurrents.

Ils diffèrent non seulement dans leur rapport à la République islamique, mais aussi dans leur compréhension du problème lui-même. Pour l’un, la question centrale est la survie. Pour un autre, c’est la chute du régime à tout prix. Pour un troisième, c’est une transition laïque et légale. Et pour un quatrième, c’est une révolution sociale contre le régime, l’impérialisme et le système de classe dominant, tout à la fois.

Le texte de Darolshafa doit être lu comme une carte de ce fractionnement même.

Dans quelle perspective Darolshafa écrit-il?

Yashar Darolshafa ne peut être considéré comme un simple commentateur politique parmi d’autres. Ses écrits se situent généralement à la frontière entre l’économie politique, la vie universitaire, l’histoire des luttes étudiantes et la critique des récits tant officiels que de l’opposition concernant l’Iran. Ce contexte est important, car il explique pourquoi, dans son œuvre, «le peuple» n’est pas traité comme un concept moral ou abstrait, mais comme une catégorie matérielle, historique et débattue. Il écrit dans une perspective qui tente de faire descendre la politique du niveau des grands slogans renvoyant à la nation, à la liberté et à la démocratie, pour la ramener au niveau des forces sociales, de l’expérience vécue et des intérêts conflictuels.

Yashar Darolshafa est un chercheur de gauche et un militant politique et étudiant qui est présent sans interruption dans le mouvement étudiant iranien depuis le milieu des années 2000. Il était doctorant en protection sociale et santé sociale à l’Université des sciences de la protection sociale et de la réadaptation, et sa thèse portait sur l’impact des manifestations ouvrières sur le bien-être des travailleurs et travailleuses dans l’Iran postrévolutionnaire. Parallèlement, il a rédigé de nombreux articles sur les études marxistes, l’histoire des luttes ouvrières et l’économie politique.

Yashar Darolshafa fait partie de ces figures qui ont contribué à établir un lien entre la gauche, l’université et l’expérience carcérale. Des arrestations qui ont suivi le mouvement étudiant des années 2000 aux condamnations ultérieures après les manifestations de novembre 2019, il a passé une grande partie de sa vie sous la pression de la répression étatique.

En ce sens, son essai est plus qu’une taxinomie froide. C’est une sorte d’intervention dans le champ de l’interprétation de l’Iran. Une intervention contre deux simplifications à la fois: contre ces récits qui dissolvent complètement le peuple dans le régime, et contre ceux qui réduisent le peuple entièrement à l’opposition libérale ou monarchiste.

Ces quatre formations politiques ne sont pas tombées du ciel. Elles sont le produit d’une décennie dense de crise: effondrement économique, répression sanglante des manifestations, précarité de l’emploi, destruction de la vie quotidienne, échec des espoirs de réforme, guerre et sanctions, et le sentiment croissant que la République islamique n’est pas seulement irréformable, mais structurellement opposée à sa propre société. Pourtant, cette expérience partagée n’a pas conduit tout le monde à la même conclusion. Au contraire, des réponses différentes, voire opposées, ont émergé de cette même crise.

C’est précisément là que Yashar Darolshafa parle de «quatre peuples». Bien sûr, cette classification n’est ni absolue ni rigide. Ses frontières sont fluides et, dans la réalité sociale, elles se chevauchent souvent. Mais en tant qu’outil analytique, elle nous aide à comprendre pourquoi des personnes vivant dans le même pays, sous le même ciel, et parfois même au sein de la même classe économique, peuvent imaginer l’avenir de manière complètement opposée.

Le premier peuple: ceux qui voient la République islamique comme un élément de leur propre survie

Le premier groupe comprend ceux qui, en période de crise, se rangent du côté de la République islamique. Yashar Darolshafa soulève ici un point important: cette base sociale ne doit pas s’expliquer uniquement par la notion de rente, de privilège ou d’avantage matériel. Cette explication rend compte d’une partie de la vérité, mais passe à côté de l’essentiel. Une partie de la base qui soutient la République islamique entretient avec elle une relation véritablement identitaire, idéologique et existentielle. Pour ce groupe, le régime n’est pas simplement une machine de répression. C’est aussi une sorte de bouclier contre le monde extérieur, contre l’Occident, contre l’humiliation historique, et en même temps un vestige d’un discours axé sur la justice qui s’exprime au nom des mostazafin, des déshérités.

Ce point est essentiel pour toute analyse sérieuse de l’Iran. Les difficultés économiques ne se transforment pas automatiquement en opposition au régime. Un travailleur, une personne pauvre, quelqu’un en marge de la société ou issu des classes défavorisées peut encore trouver un sens à sa souffrance au sein du discours religieux et anti-occidental de la République islamique. Ces personnes peuvent voir la corruption, tout en continuant à ressentir, à un niveau plus profond, que le régime est «le leur». Dans le texte de Yashar Darolshafa, ces personnes sont désignées par une appellation qui véhicule déjà une vision du monde: la «Nation de l’imam Hossein» [le troisième Imam des Chiites Imamites, duodécimain]. En d’autres termes, un peuple qui conçoit la survie, la résistance, la religion et l’État comme un tout politique.

Cette formation ne peut être simplement écartée par la moquerie. Si elle n’est pas comprise, l’une des sources les plus réelles de la pérennité de la République islamique sera ignorée.

Le deuxième peuple: ceux qui accueillent la guerre comme un raccourci vers la libération

À l’opposé, Yashar Darolshafa évoque ceux qui accueillent la chute de la République islamique par la guerre et l’intervention étrangère. Cette partie de la société, surtout après les défaites répétées des mouvements de protestation, est parvenue à la conclusion qu’il ne reste plus de voie interne pour renverser le régime. Ainsi, si une force extérieure semble prête à accomplir ce que le peuple n’a pas pu faire, elle doit être accueillie favorablement, même si le prix à payer est la destruction, la mort de civils et l’effondrement de la vie sociale.

Nous sommes, ici, en présence d’une logique politique et morale d’une importance effective. Pour cette force, la question principale n’est plus les crimes de guerre ou les bombardements. La question principale est: «nous n’avons pas pu le faire nous-mêmes». Et ce sentiment même d’échec se transforme ensuite en justification. La mort de gens ordinaires, la destruction des infrastructures et la ruine des villes sont redéfinies dans cette logique comme le «coût nécessaire de la liberté». L’attaque étrangère n’est pas considérée comme une catastrophe, mais comme un coup douloureux toutefois nécessaire.

Cette formation, cette configuration, elle aussi, ne doit pas être expliquée par un mépris superficiel. Oui, cet horizon est politiquement et moralement réactionnaire, et profondément dangereux. Mais elle n’est pas sortie de nulle part. Elle est née de la défaite, du désespoir, de la prison, de la répression et de l’effondrement de la confiance dans la possibilité d’une action collective à l’intérieur du pays. Dans le langage symbolique d’aujourd’hui, Yashar Darolshafa décrit ce pôle comme la «Nation du Lion et du Soleil». Ce titre n’est pas seulement une référence historique [emblème historique représentant la monarchie perse et le pouvoir]. Il désigne un projet politique contemporain: un nationalisme axé sur le renversement du régime actuel, prêt à s’associer à une guerre étrangère.

Le troisième peuple: anti-régime, anti-guerre et orienté vers une transition laïque

Mais l’Iran ne peut être compris uniquement à travers ces deux pôles. Le troisième peuple est la partie de la société qui s’oppose à la fois à la République islamique et à l’intervention étrangère. Pour de nombreux lecteurs et lectrices occidentaux, c’est probablement le visage le plus familier de l’opposition iranienne. Son horizon s’exprime à travers des mots tels que laïcité, républicanisme, droits civils, référendum, parlementarisme et transition pacifique. Du point de vue de ce courant, la solution ne réside ni dans la survie de la République islamique ni dans le bombardement du pays, mais dans l’ouverture de l’espace politique, le recul de la structure idéologique de l’État et l’évolution institutionnelle vers une république laïque.

Yashar Darolshafa situe ce groupe dans une histoire très spécifique: celle de l’intellectualisme religieux, du réformisme et de la pensée républicaine après l’échec du mouvement réformiste. Sa référence aux années 1990, aux revues de cette période et à des noms tels que Abdolkarim Soroush [penseur et philosophe musulman, développe une critique du clergé iranien dès les années 1990, il sera nommé professeur invité à Harvard, puis l’université Georgetown et au Centre de Berkeley pour la religion, la paix], Mohammad Mojtahed Shabestari [théologien chiite, il critique le monopole du pouvoir accordé au clergé chiite, lors de son mandat à l’Assemblée consultative islamique 1980-81], Akbar Ganji [journaliste, intellectuel, qui appartient à l’opposition à la République islamique dont il dénonce atteintes graves aux droits de l’homme, sera condamné à la prison], Hannah Arendt, Jürgen Habermas et Isaiah Berlin est importante précisément pour cette raison. Il souhaite montrer que cet horizon n’est pas nouveau. Il s’agit de la version transformée du même projet qui, autrefois, tentait d’orienter la République islamique vers une forme de laïcité compatible avec le marché, les droits de l’homme et le parlementarisme.

La même logique transparaît dans l’analyse de la guerre faite par ce courant. Les États-Unis et Israël sont des agents criminels, mais la cause profonde de la guerre remonte en fin de compte à la politique étrangère de la République islamique, à son projet nucléaire, à sa conception de la profondeur stratégique et à son idéologie d’État chiite. En d’autres termes, la guerre est comprise comme le résultat logique de l’aventurisme du régime, et non comme le produit de la structure agressive de l’impérialisme et du sionisme. C’est précisément sur ce point que Yashar Darolshafa met en évidence le fossé entre le troisième peuple et le quatrième.

Le quatrième peuple: ceux qui considèrent le changement sans justice comme une contre-révolution

Dans le texte de Yashar Darolshafa, le quatrième peuple constitue la formation la plus significative et la plus radicale. Sa différence par rapport au troisième peuple ne réside pas simplement dans le fait d’être plus radical. La différence se situe au niveau du cœur du problème lui-même. Le troisième peuple considère que le problème principal réside dans le «gouvernement religieux». Le quatrième peuple affirme que ce n’est qu’une partie du problème. Si le capitalisme, le travail salarié, la sous-traitance, la pauvreté, l’oppression nationale, la domination de genre, la subordination des femmes et des personnes queer, ainsi que la destruction de l’environnement par la logique du profit restent intacts, alors le changement de régime politique en soi ne résout rien.

Dans cette perspective, la République islamique pourrait tomber, et pourtant les mêmes relations fondamentales de domination et d’exploitation pourraient perdurer, sous un visage plus laïc et plus acceptable. Les travailleurs et travailleuses pourraient toujours être exclus du contrôle de leurs lieux de travail. Les femmes pourraient toujours rester prisonnières d’un ordre patriarcal. Les nations opprimées [Baloutches, Azéris, Kurdes…] pourraient toujours être confrontées à un État centralisateur. L’environnement pourrait toujours être sacrifié au profit et à la rente. Dans une telle situation, ce qui se serait produit n’est pas la liberté. Il s’agirait seulement du remplacement des gestionnaires d’un ordre inégalitaire.

Ici, Yashar Darolshafa établit une distinction fondamentale: celle entre «changement de régime» et «révolution». Pour le quatrième peuple, la révolution sociale est impossible sans révolution politique, mais une révolution politique sans révolution sociale est tout à fait possible. En d’autres termes, le régime peut changer tandis que la structure de domination reste intacte. C’est exactement ce que le quatrième peuple refuse d’appeler une révolution.

En ce sens, le quatrième peuple peut être décrit comme l’horizon de la classe ouvrière et des opprimé·e·s. Non seulement parce que, sociologiquement, ses composantes proviennent en grande partie de ces couches, mais parce qu’il est la seule force qui s’efforce de ne pas séparer la question de la liberté des questions du pain, du travail, de l’oppression nationale, du genre et de l’égalité matérielle. Il s’oppose au régime, à la guerre impérialiste, mais aussi à une opposition qui reporte la justice sociale à «plus tard».

Rompre avec la «gauche de l’axe de la résistance»

L’un des points les plus pertinents du texte de Yashar Darolshafa est la démarcation qu’il opère par rapport à ce qu’il appelle la «gauche de l’axe de la résistance». Cette tendance semble proche du quatrième peuple dans sa critique des États-Unis et d’Israël, mais selon lui elle échoue sur un point décisif: elle n’est pas disposée à accepter la nécessité d’une révolution politique contre la République islamique elle-même. Parfois, elle semble imaginer qu’une forme de transformation sociale puisse être menée depuis l’intérieur de l’appareil d’État, ou en s’appuyant sur certaines composantes de la structure dirigeante et des forces armées.

Yashar Darolshafa rejette ce point de vue. L’opposition géopolitique aux États-Unis ne confère pas, en soi, un caractère anti-impérialiste à la République islamique. Un régime qui est anti-ouvrier, réprime les femmes, promeut des politiques néolibérales et gouverne la société par le biais d’un appareil sécuritaire ne devient pas soudainement une force de libération simplement parce qu’il est en conflit avec l’Occident. Cette distinction est importante car elle sépare le «quatrième peuple» des deux camps à la fois: de la droite favorable au changement de régime et de la gauche qui croit en l’État.

La véritable force du texte de Yashar Darolshafa réside dans le fait qu’il montre que la principale fracture en Iran ne se résume pas simplement à savoir qui soutient la République islamique et qui s’y oppose. La question plus profonde est une lutte sur la signification même du changement. Pour le premier peuple, la survie du régime islamique passe avant tout. Pour le deuxième, la chute du régime à n’importe quel prix. Pour le troisième, une transition laïque et légale. Et pour le quatrième, la révolution sociale.

Il ne s’agit pas seulement d’un désaccord sur les tactiques. Chacun de ces projets se forge son propre peuple et s’exprime en son nom. L’un fait appel à la «nation de l’imam Hossein». Un autre invoque la «nation du Lion et du Soleil». Le troisième parle de la «nation iranienne» ou du «peuple d’Iran». Et le quatrième parle de la classe ouvrière et des opprimé·e·s. Le conflit ne porte pas vraiment sur les mots. Il porte sur l’hégémonie. Il s’agit de savoir quelle force parvient à se présenter comme la véritable voix politique de la société.

Pourquoi cet essai est-il important?

À une époque où l’Iran est souvent perçu soit uniquement à travers le prisme de l’État et de la guerre, soit uniquement à travers le langage des droits de l’homme et du jugement moral, Yashar Darolshafa nous rappelle qu’aucun de ces niveaux ne suffit à lui seul. On ne peut comprendre la guerre sans la classe. On ne peut comprendre la classe sans la répression. On ne peut comprendre la répression sans la géopolitique. Et aucun de ces éléments ne peut s’expliquer sans l’expérience vécue des forces réelles au sein de la société.

La personne qui meurt dans une mine [de charbon, de minerai], celle qui affronte les balles dans la rue [comme les 8 et 9 janvier 2026], celle qui scande des slogans lors d’un rassemblement d’État, celle qui salue les bombardements et celle qui parle de transition légale vivent toutes dans le même pays. Mais elles ne vivent pas dans le même monde socio-politique. C’est exactement la vérité que les récits simplistes sur l’Iran ne cessent de dissimuler.

Le texte de Yashar Darolshafa est important car il brise ce camouflage. Il fait descendre «le peuple» du niveau d’un mot sacré et abstrait pour le ramener sur le terrain concret, réel de la politique: celui des intérêts, des peurs, des souvenirs, des défaites et des horizons matériellement opposés.

L’Iran d’aujourd’hui ne peut plus être compris à travers la formule «le peuple contre le régime». Ce qui se passe n’est pas simplement un conflit entre l’État et la société. C’est aussi un conflit entre différentes formations au sein même de la société. Chaque projet politique invente son propre peuple, choisit sa propre douleur légitime, désigne son propre ennemi principal et définit son propre avenir souhaitable.

En ce sens, l’importance du texte de Yashar Darolshafa ne réside pas seulement dans cette désignation en quatre parties. Sa véritable importance est qu’il nous oblige à sortir du terme trompeur «le peuple» et à nous demander quelles forces se battent réellement pour redéfinir l’avenir de l’Iran. L’avenir de l’Iran ne naîtra pas d’une volonté nationale unifiée, mais de la lutte entre ces horizons opposés. (Article publié sur le site Fire Next Time, le 3 avril 2026; traduction et édition réaction A l’Encontre)

Siyavash Shahabi, journaliste indépendant iranien, réfugié politique à Athènes, anime le site Fire Next