Publication : Correspondencia de Prensa Traduction : Alencontre
Par
Daniel Libreros
1. Les prétendues réformes progressistes du
gouvernement du «Pacte historique»
Gustavo Petro [en fonction depuis le 7 août 2022 jusqu’au 20 juillet 2026] a remporté les élections [19 juin 2022], également au second tour, il y a quatre ans, après plusieurs tentatives infructueuses pour y parvenir. Pour atteindre cet objectif, il a conclu des accords avec des groupes clientélaires régionaux colombiens, envers lesquels il a ensuite dû «rendre la pareille», en partageant le pouvoir. Ces quatre années de mandat ont laissé une empreinte de corruption notoire, dans les marchés publics, dans la nomination des postes ministériels, dans les ambassades, ainsi que dans l’obtention de soutiens au Congrès. Pour ne citer que les cas les plus emblématiques, le gouvernement de Petro compte deux anciens ministres (du Gouvernement et des Finances) qui ont été incarcérés, ainsi qu’un ancien directeur de la Direction nationale du renseignement, en fuite, bénéficiant d’un asile accordé par le gouvernement du Nicaragua; tous étant accusés de corruption.
Lors
des récentes élections législatives, le parti au pouvoir, El Pacto histórico –
Pacte historique (Petro), a renouvelé ses accords régionaux avec les clans
régionaux, ce qui confirme que le «réalisme politique» du progressisme
colombien l’a conduit à reconnaître qu’il doit accepter un système électoral
corrompu et clientélaire et mener une politique d’alliances avec des
personnalités issues de ce même système afin de pouvoir accéder au pouvoir.
Il
est bien connu que, sur le plan économique, les limites du progressisme sont
structurelles. Le pays fait partie d’une division internationale du travail
dans laquelle une productivité inférieure à celle des métropoles [du Nord]
entraîne des déficits récurrents de la balance commerciale, ce qui provoque, à
son tour, une augmentation de la dette publique interne (donc déficits jumeaux:
balance courante et déficit public)[8], à quoi
s’ajoutent l’imposition de traités de libre-échange et la déréglementation des
flux de capitaux.
En
acceptant ce modèle de transfert de richesse vers l’extérieur, qui a été
officialisé et institutionnalisé par la réforme néolibérale, le progressisme
tente de se présenter comme le porteur de réformes en faveur des populations.
Dans
le cas du Pacte historique, trois réformes officialisées au cours du mandat de
quatre ans – la réforme fiscale, la réforme du travail et celle des retraites –
ont été présentées comme le fer de lance de sa prétendue politique réformiste.
Ces
trois réformes ont reçu l’aval des institutions financières internationales
(IFI). Dans le cas de la réforme du travail (loi n° 25466 de 2025), la Banque
mondiale a non seulement approuvé le processus, mais lui a également offert un
soutien technique et institutionnel. Peter Siegenthaler, l’un des dirigeants
les plus représentatifs de cet organisme en Amérique latine, a participé à des
réunions en présentiel avec la ministre du Travail de l’époque, Gloria Inés
Ramírez, confirmant ainsi ce soutien [9] . Les
principaux points de cette réforme ont été l’allongement de la durée des
contrats à durée déterminée jusqu’à quatre ans, l’officialisation de la prime
de nuit dès 19h (auparavant, elle s’appliquait à partir de 21h), l’inclusion
des droits des travailleurs dans des applications de livraison, et l’obligation
de conclure des contrats pour le travail agricole. De même, elle a reconnu aux
apprentis du SENA (Service national d’apprentissage) le statut de salariés. Ces
changements réglementaires s’inscrivent dans la lignée des orientations
élaborées par la Banque mondiale depuis 2022, peu après la crise du Covid,
selon lesquelles les retombées positives pour l’économie dans le domaine de
l’emploi ne s’obtiennent pas en rendant moins coûteux les licenciements des
salariés formels, mais en intervenant auprès des secteurs les plus vulnérables
de la population (paysans, jeunes et femmes) afin d’essayer d’accroître leur
productivité et de leur offrir la possibilité d’accéder aux systèmes de
sécurité sociale[10] .
La
réforme fiscale, mise en œuvre auparavant, au début du mandat (loi n° 2277 de
2022) a bénéficié du soutien explicite du FMI, à tel point que, dans le rapport
officiel de consultation au titre de l’article IV publié début 2023, cet
organisme a félicité le gouvernement colombien d’avoir mené à bien cette
réforme. Avant même de la présenter au Congrès, le ministre des Finances de
l’époque, José Antonio Ocampo, s’était rendu dans les locaux du FMI à
Washington pour solliciter son soutien [11].
Cette
réforme a instauré un impôt permanent sur la fortune, augmenté l’imposition des
dividendes et des plus-values et limité les déductions fiscales pour les
particuliers aux revenus les plus élevés, bien qu’à des niveaux bien éloignés
d’une redistribution des revenus, non seulement parce que les exonérations
fiscales accordées aux personnes physiques – ce qu’on appelle les «pertes
fiscales» – restent très élevées dans le pays, mais aussi parce qu’il existe un
manque à gagner fiscal considérable au niveau des personnes morales (groupes
d’entreprises et financiers). José Antonio Ocampo a tenté d’augmenter la
fiscalité sur les revenus pétroliers en dissociant l’impôt sur les bénéfices
des sociétés pétrolières du paiement des redevances, mesure qui a par la suite
été déclarée inconstitutionnelle par la Cour constitutionnelle.
Il
a introduit le taux d’imposition minimum de 15% pour les entreprises, en
adoptant le «pilier deux» du Cadre inclusif de l’OCDE (Érosion de la base
d’imposition et transfert de bénéfices – BEPS.20) tout en excluant les sociétés
étrangères et les personnes morales étrangères sans domicile en Colombie, ce
qui rend cette mesure pratiquement sans effet. Cette réforme répondait, à
l’époque, à l’exigence du FMI d’augmenter les recettes fiscales jusqu’à 1,5% du
PIB, garantissant ainsi le service de la dette et le respect de la règle
budgétaire [12].
Par
la suite, ce qui apparaît comme de «grandes réformes» dans les déclarations des
porte-parole du Pacte historique et du président Petro lui-même – à savoir une
récupération partielle des avantages sociaux pour les travailleurs et la
tentative d’étendre la couverture des contrats de travail aux couches
informelles de la population, ainsi que l’augmentation de la fiscalité sur les
personnes physiques et les revenus pétroliers – bénéficie du consensus des
IFIS, qui analysent la situation à la lumière des changements intervenus dans
le modèle économique dépendant. Dans le modèle précédent, celui de la
substitution des importations, on cherchait à transformer la structure de
l’offre; passer d’une économie agro-exportatrice à une économie industrialisée.
Aujourd’hui, face à la détérioration de l’investissement [13] (provoquée par la suppression des droits de
douane, des subventions aux entreprises, la déréglementation des flux de
capitaux, etc.), on stimule la demande, ce qui aboutit à la consommation de
biens importés ou de services non exportables (commerce, divertissement). Pour
atteindre cet objectif, l’État doit capter les rentes extractives et améliorer
le marché du travail dans les économies caractérisées par des niveaux élevés
d’informalité, une politique qui accroît les bénéfices des groupes économiques
liés au grand commerce d’importation et à l’intermédiation financière. Cela a
été l’un des arguments de vente du président Petro face aux élites nationales,
affirmant qu’il est loin du «socialisme étatiste» – un exemple en est la
réunion nationale du groupe AVAL, le groupe financier le plus important du
pays, en septembre de l’année précédente, les bilans d’entreprise ont confirmé
«des bénéfices nets de 494 900 millions de pesos au cours des six premiers mois
de 2025, ce qui représentait une augmentation de 142,2% par rapport à la même
période de 2024». Petro, sur son compte Twitter personnel, a écrit: «Grâce à
mon gouvernement, les riches sont plus riches, «mais ils nous insultent» [14].
2. Une réforme des retraites qui profite aux
grands groupes financiers
La
réforme des retraites présente d’autres caractéristiques. Elle a été conçue en
s’inspirant du document bien connu de la Banque mondiale intitulé «Vieillir
sans crise» [15]. Ce document propose la mise
en place de plusieurs piliers pour la retraite. Nous soulignons les deux plus
importants: le pilier pris en charge par l’État et celui qui s’élargit au
marché des capitaux: «Le pilier public aura pour
objectif limité de lutter contre la pauvreté parmi les personnes âgées et de
couvrir de nombreux risques. S’appuyant sur le pouvoir du gouvernement de
percevoir des impôts, ce pilier est le seul qui permette de payer des prestations
aux personnes atteignant l’âge de la retraite peu après la mise en place du
régime, de redistribuer les revenus en les orientant vers les plus démunis, et
d’offrir une couverture contre les longues périodes de faible rendement des
investissements, et aussi face à la récession et à l’inflation, ainsi que pour
contrecarrer les défaillances des marchés privés. […]» Alors qu’«un deuxième pilier obligatoire [par
capitalisation] – entièrement financé et géré par le secteur
privé – pourrait lier actuariellement les prestations aux coûts et prendre en
charge la gestion des revenus ou de l’épargne de l’ensemble de la population,
quelle que soit la tranche de revenus. Ce lien permettrait d’éviter certaines
des distorsions économiques et politiques que le pilier public risque de
provoquer. Le financement intégral favoriserait la formation de capital et le
développement des marchés financiers, et en stimulant ainsi la croissance économique,
il faciliterait le financement du pilier public. Si le deuxième pilier est
efficace, les contraintes pesant sur le premier s’allégeront.»
La
réforme des retraites, qui doit encore être approuvée par la Cour
constitutionnelle, suit ces orientations. Elle fixe un plafond pour les
cotisations à hauteur de 2,3 salaires minimums, lesquelles seraient
obligatoirement versées à l’organisme public chargé de gérer les ressources de
retraite, COLPENSIONES, et au-delà de ce montant, également de manière
obligatoire, les apports doivent être transférés aux fonds de pension, ce qui
leur garantit une bonne partie de l’épargne-retraite.
Les
concessions accordées à ces intermédiaires financiers ont été plus importantes.
Comme les revenus du travail des salariés colombiens sont faibles, la plupart
des cotisants resteraient auprès de COLPENSIONES, ce qui réduirait le nombre
d’affiliés et le paiement des commissions de gestion. C’est pourquoi les
représentants des fonds ont exigé une compensation. C’est alors qu’avec
l’accord du gouvernement, le Congrès a inclus un article reconnaissant aux
fonds une commission de gestion annuelle, en plus de celle qu’ils perçoivent
mensuellement à «au maximum 0,7% sur l’ensemble des actifs
sous gestion et jusqu’au moment où la pension de retraite complète sera
consolidée…». Selon les propres calculs officiels, cette commission
pourrait s’élever à 800 millions de dollars. Au moment même où se déroulaient
les débats parlementaires, le site Bloomberg a lui aussi attiré l’attention sur
cette question [16].
Cette
réforme a été conçue pour permettre, dans le même temps, un assainissement
budgétaire. Le texte de la loi prévoit notamment que les recettes qui devaient
être versées à COLPENSIONES seraient désormais transférées vers un fonds
d’épargne prenant la forme d’une fiducie publique gérée par la Banque de la
République. À mesure que les recettes de ce fonds augmentent, le poste des
transferts de l’État destinés au paiement des pensions diminue. Cette fiducie,
à son tour, placerait l’argent des épargnants sur le marché de la dette
publique.
José
Antonio Ocampo, alors ministre des Finances, l’a présenté en ces termes: «Le fonds d’épargne empêche l’épargne nationale de se détériorer et
permet notamment de maintenir le dynamisme du marché de la dette publique. Il
s’agit là d’un objectif clé de la politique macroéconomique du pays. Grâce à
son fonctionnement, aux prix de 2023, ce fonds aura accumulé des ressources à
hauteur de 124 billions de pesos d’ici 2030, compte tenu des versements supplémentaires que percevra Colpensiones et des transferts en
provenance des fonds de pension qui devraient se poursuivre.» [17]
De
même, ce fonds garantirait le versement d’une allocation de retraite aux
personnes âgées en situation d’extrême pauvreté, de pauvreté monétaire et de
vulnérabilité qui n’ont jamais cotisé aux systèmes de sécurité sociale, soit un
nombre de personnes qui s’élevait à 3,1 millions en décembre 2025. C’est
cet aspect de la réforme qui est présenté par les porte-parole du Pacte
historique comme l’un des éléments progressistes des réformes mises en œuvre
par le gouvernement Petro.
Le fait que les ressources de
COLPENSIONES soient injectées, par le biais d’un fonds fiduciaire d’État, sur
le marché de la dette publique boucle la boucle de l’«appropriation par
spoliation» du budget national. Ce segment du marché, qui représente la majeure
partie du marché des capitaux, est concentré à 80% entre les mains de deux
grands groupes financiers: le groupe Aval et le Grupo Empresarial Antioqueño.
Avec la hausse des taux d’intérêt mise en œuvre par la Banque centrale en
raison des pressions inflationnistes, les bénéfices de ces groupes sont
exorbitants . Ils bénéficient d’un avantage supplémentaire: ils peuvent placer
une partie considérable de ces revenus à l’étranger, en dollars (BlackRock en
est le principal canal). C’est là une autre des raisons pour lesquelles les
groupes financiers nationaux se déclarent satisfaits de la version colombienne
du progressisme. (Article reçu le 9 juillet 2026; traduction-édition
rédaction A
l’Encontre. La première partie de cette
contribution, «L’arrivée au pouvoir du mouvement
“Firmes por la Patria”», a été publié le 9 juillet. Une
troisième partie doit être publiée sous peu.)
Daniel
Libreros, professeur du Département de
droit d l’Université nationale de Colombie.
______
[8] Le total des déficits
jumeaux a atteint -7,4% du PIB à la fin de l’année 2025. L’un des plus élevés
de l’histoire économique du pays. Journal «El Tiempo», https://www.pressreader.com/colombia/el-tiempo-bogota/20260306/281556592321148
[9] Portal «Zona cero»,
“Banmundial respalda al gobierno
para adelantar Reforma Laboral y Pensional” , https://zonacero.colbanmundial-respalda-al-gobierno-para-adelantar-reformas-laboral-y-pensional
[10] Banque mondiale, «Charting a Course Towards Universal Social Protection: Resilience,
Equity, and Opportunity for All» https://www.worldbank.org/en/topic/socialprotectionandjobs/publication/charting-a-course-towards-universal-social-protection-resilience-equity-and-opportunity-for-all
[11] Caracol Radio, “En
dirección correcta FMI sobre reforma tributaria de Colombia”, https://caracol.com.co/2022/10/13/en-direccion-correcta-fmi-sobre-reforma-tributaria-de-colombia
[12] La règle budgétaire est
une exigence des institutions financières internationales (IFI), codifiée au
niveau national par la loi n° 2155 de 2021, qui stipule que la dette nette de
l’État central ne peut dépasser 55% du PIB.
[13] El Colombiano , “El
retroceso del cuarto trimestre (2025) llevó la tasa de
inversión a su nivel más bajo como proporción del PIB en 20 años: 16%…” , https://www.elcolombiano.com/negocios/caida-inversion-colombia-pib-NE3362684/
[14] Petro a profité du
rapport sur les bénéfices du Grupo Aval pour insister sur le fait que, grâce à
lui, les riches colombiens sont plus riches: «Mais on nous insulte.»
INFOBAE, https://www.infobae.com/colombia/2025/09/12/petro-aprovecho-informe-de-utilidades-del-grupo-aval-para-insistir-en-que-gracias-a-el-los-ricos-en-colombia-son-mas-ricos-pero-nos-insultan/ .
[15] Banco Mundial,
“Envejecimiento sin crisis”, https://documents1.worldbank.org/curated/en/204101468190731858/pdf/135840PUB00SPANISH00Box074505B0PUBLIC0.pdf
[16] Au cœur du débat sur la réforme des retraites
qui se déroule actuellement au Congrès de la République, un article a été
ajouté au projet de loi qui permettra aux fonds de retraite de percevoir des
commissions supplémentaires avoisinant les 3000 milliards de pesos [1000
pesos=0,27 euro]. En effet, le Sénat de la République a approuvé
une proposition selon laquelle les fonds de retraite privés pourraient
percevoir jusqu’à 0,7% supplémentaire au titre des frais de gestion…» “Grave
alerta: Reforma pensional le daría a los fondos privados $3 billones en
comisiones; los afectados serían los ahorradores” https://www.semana.com/economia/macroeconomia/articulo/grave-alerta-reforma-pensional-le-daria-a-los-fondos-privados-3-billones-adicionales-los-afectados-serian-los-ahorradores/202438/
[17] “Reforma pensional
reduciría la incidencia de pobreza extrema en un 85%: MinHacienda”, https://consultorsalud.com/minhacienda-reforma-pensional-pobreza-extrema/.
L’article qui officialise ce Fonds et qui circule en vue d’une approbation
finale stipule: Les recettes provenant des cotisations de retraite perçues par
la composante «prime moyenne» du pilier contributif, qui correspondent à la
différence entre le total de ces recettes et les valeurs estimées (?)
suivantes: a) 1,8% du PIB pour les périodes 2025-2028 ; b) 1,6% du PIB pour les
périodes 2029-2035 ; c) 1,4 % du PIB pour les périodes 2036-2040. d) 1,2% du
PIB pour les périodes 2041-2050.

