Cet
article propose une interprétation de la Révolution espagnole
centrée sur le rôle de la mobilisation ouvrière et paysanne, la
collectivisation et la confrontation entre révolution et
contre-révolution. À l’inverse des interprétations qui
attribuent la défaite au radicalisme révolutionnaire, il valorise
l’expérience du pouvoir populaire et interroge le rôle des forces
réformistes et staliniennes dans son démantèlement.
Il
réaffirme la pertinence durable des concepts trotskistes à la
lumière de l’une des révolutions les plus profondes du XXe
siècle.
Auteur: Gérard Florenson
Le soulèvement militaire ne fut pas un coup de tonnerre dans un ciel serein.
Il avait été préparé depuis des mois, sans doute avant même la victoire électorale du Front Populaire (1) ou tout au moins dès son lendemain. Une conspiration impliquant un grand nombre d´officiers pouvait difficilement rester totalement clandestine, mais le gouvernement, et en premier lieu le président de la république, Manuel Azaña, évoquait certes des rumeurs mais restait sourd aux avertissements des généraux qui lui étaient fidèles. Inefficacité de ses services de renseignements ? Infiltration fasciste dans leurs rangs ? Tout cela est probable mais cet aveuglement des chefs du Front Populaire était surtout dû à leurs illusions sur les vertus de la démocratie bourgeoise et à leur confiance dans le loyalisme des militaires. Des années plus tard le peuple chilien a vécu dans sa chair le même scenario quand Allende a nommé Pinochet, son futur bourreau, chef des forces armées du Chili.
Azaña se fiait au loyalisme des généraux et chefs d´état major nommés par son gouvernement, mais si la majorité refusa effectivement de rallier le soulèvement (et Franco procéda ensuite à une sanglante épuration dans leurs rangs) l´état d´esprit était différent parmi les jeunes officiers formés dans les écoles militaires, largement gangrénés par les idées fascistes de la Phalange (2). Par ailleurs les monarchistes et ultra-catholiques, hostiles à la “république athée”, étaient nombreux parmi des cadres majoritairement issus des classes possédantes, dont beaucoup de l´aristocratie terrienne, “hildagos” (3) qui espéraient un “pronunciamento” qui ramènerait le roi, rétablirait le vieil ordre immuable et rendrait ses prérogatives à l´Église. Azaña ne mesurait pas non plus la manière dont Franco dominait les forces basées au Maroc, forces qui allaient être déterminantes dans les succès de la rebellion.
Et cet aveuglement criminel du gouvernement s´est prolongé après le soulèvement, considéré comme une aventure vouée à un rapide échec comme celui de la pitoyable tentative de Sanjurjo (4) en 1932, une révolte qui serait promptement écrasée par les forces loyalistes. La classe ouvrière a heureusement compris plus vite la gravité des évènements, mais le gouvernement a refusé de distribuer des armes, entravant ainsi la riposte et se rendant responsables de pertes humaines dans les rangs ouvriers. De plus les illusions répandues sur le prétendu loyalisme des officiers a permis à certains de ces derniers de tromper sur leurs intentions des dirigeants syndicaux qui ont pensé pouvoir porter leurs forces ailleurs, ce qui a provoqué entre autres les défaites à Saragosse et Oviedo, bastions de la CNT (5).
De la résistance à la révolution
Contrairement à Mussolini et Hitler, les militaires factieux ne pouvaient pas compter sur un parti structuré et préparé de longue date. La Phalange, fondée en 1933 par José Antonio Primo de Rivera et revendiquant le fascisme italien, était une petite organisation violente, sans commune mesure avec les forces du Fascio (6), inexistante dans les élections, qui ne se développera que pendant la guerre civile pour faire pendant aux monarchistes. Il ne semble pas non plus que des liens structurels aient existé avec la CEDA, le très réactionnaire parti de Gil Roblès. Les futurs insurgés comptaient sur un appui de certains secteurs du capital financier, mais au départ les grands groupes capitalistes les ignoraient. La sympathie des latifundistes leur était en revanche acquise tout comme celle de la hiérarchie catholique. Ce sont bien les militaires qui ont monté et mené l´opération. En revanche partout où ils ont triomphé ou semblé en passe de le faire la réaction a immédiatement relevé la tête, s´est attaquée aux mouvements ouvriers et populaires, a remis en cause les avancées sociales et démocratiques. Dans nombre de villages les caciques ont tenté de reprendre le pouvoir, avec bien sûr le soutien enthousiaste des curés, et se sont heurtés à la résistance populaire. Souvent les fusils parlaient et, dans les régions où ils ne pouvaient espérer aucun secours des troupes fascistes, bourgeois et propriétaires fuyaient en abandonnant leurs maisons et leurs terres. La lutte des classes, à visage découvert et dans toute sa force, gagnait les villages comme les villes.
On a vu rapidement que le coup d´état avait échoué dans la plupart des grandes villes, soit parce que les militaires insurgés avaient été battus par les travailleurs -en premier lieu à Madrid et Barcelone- ou parce que comme à Valence la garnison ait renoncé de crainte de subir le même sort. La victoire a été celle des travailleurs, la classe ouvrière organisée, combattant au début presque sans armes puis empoignant celles réquisitionnées dans les arsenaux et les commissariats, jusqu´au moment ou le gouvernement aux abois a dû se résoudre à armer le peuple. Sans doute dans les villes où la police et la garde civile ont refusé de soutenir les factieux leur apport a été précieux parce qu´ils étaient armés et entraînés, mais sans la mobilisation populaire ils auraient été incapables de faire face à la garnison.
Partout où les fascistes ont été battus, leur défaite a été la victoire de la classe ouvrière et des autres classes populaires, paysans pauvres, ouvriers agricoles, petits artisans. Ils avaient désormais des armes et n´allaient pas les rendre facilement à un gouvernement qui avait montré son irrésolution et son impuissance. Le plus frappant était le vide de tout pouvoir, au niveau politique et économique, dans les villes comme dans les campagnes. Une course devait s´engager pour combler ce vide, elle pouvait aboutir soit à la reconstitution de structures étatiques bourgeoises, soit à un gouvernement des travailleurs et du peuple, reconstituant l´économie sur de nouvelles bases non capitalistes et capable de mobiliser y compris sur les fronts militaires contre la réaction fasciste qui voulait restaurer l´ordre ancien, celui des exploiteurs et des oppresseurs.
La révolution espagnole avait commencé et elle devait prendre à bras le corps tant l´organisation des pouvoirs publics que la réorganisation économique (agricole et industrielle) tout en menant la guerre. 1789 en France, 1917 en Russie, un tel défi avait des précédents...
Les collectivisations, mesures d´urgence et changement de système
Les collectivisations ont sans nul doute marqué la singularité de la révolution espagnole. Si les divers courants anarchistes en ont fait une apologie ne laissant aucune place à la réflexion critique, elles subirent en revanche les feux des républicains bourgeois, des réformistes et surtout des staliniens qui se sont tous acharnés à y mettre fin. Pour ceux qui proclamaient qu´il fallait gagner la guerre avant de faire la révolution (et qui perdirent les deux) ce pouvoir des producteurs associés était intolérable. On sait comment le PCE, sous la direction de Lister, a liquidé les collectivités en Aragon en rendant les terres à leurs anciens propriétaires, et les mêmes méthodes ont été employées dans toute la zone républicaine. Sous couvert de contrôler de possibles dérives les entreprises collectivisées ont été mise sous la tutelle de l´Etat bourgeois en reconstruction (en Catalogne, la Generalitat) dans le même temps que la police et l´armée étaient reprises en main. Sans perdre de vue les limites des collectivisations, celles d´une autogestion sans planification centralisée, avec le risque de concurrence entre entreprises, nous défendons cette expérience de pouvoir ouvrier et paysan, menée dans un contexte très difficile, trop brève pour en faire un vrai bilan.
Les collectivisations ont répondu à une situation où beaucoup de propriétaires d´entreprises ou de terres avaient été emprisonnés ou avaient pris la fuite, en zone franquiste ou à l´étranger. De facto, sinon de jure, leurs biens appartenaient au peuple qui devait les mettre en valeur pour sa propre survie. Dans les campagnes il fallait assurer les moissons, prévoir les labours et les futures semailles. Dans les usines on ne pouvait pas suspendre indéfiniment la production. Dans les quartiers il fallait garantir les approvisionnements, le gros commerce étant désorganisé. Une multitude de collectivités et de comités ont su faire front. Ouvriers agricoles et petits paysans ont mis en culture des terres laissées en friche, mécanisé et rationalisé la production, couvrant les besoins alimentaires et dans le même temps ouvrant des écoles et des dispensaires médicaux. Si la CNT a souvent été le moteur, les bases du PSOE et de l´UGT se sont également mobilisées.
La révolution n´était pas une utopie, elle était en marche.
La révolution n´était pas une utopie. Elle était en marche, mais la contre-révolution était en marche aussi
90 ans après le coup d´état fasciste et le début de la révolution espagnole, après la victoire de Franco et les années de dictature, beaucoup de choses ont été écrites. La non intervention des prétendues démocraties, qui a laissé les mains libres à Hitler et Mussolini, a été incriminée. Mais les divisions du “camp républicain” ont été soulignées par des historiens reprenant à leur compte les récits des réformistes et des staliniens accusant les révolutionnaires - anarchistes, trotskistes, POUM (7) d´avoir affaibli les efforts de guerre par leur intransigeance doctrinale. Aucun ne reprend plus aujourd´hui la thèse stalinienne sur les “agents de Franco”…
Nous avons bien sûr une autre lecture. Largo Caballero ou Companys étaient probablement des réformistes qui croyaient possible de réaliser le changement social par étapes, la première étant de gagner la guerre pour défendre la démocratie contre le fascisme, mais ce qui les éloignait de la révolution bien concrète qui avait commencé en Espagne était leur volonté de donner des gages aux gouvernements impérialistes “démocratiques” de la France, de l´Angleterre, voire des USA. Assez de calomnies, nous ne sommes pas des rouges, nous respectons la propriété, à commencer par celle des capitalistes étrangers. Pour faire la preuve de leur respectabilité il fallait désarmer la révolution. Et ce que ni le PSOE – y compris son aile droite- ni ERC ne pouvaient faire, à savoir liquider physiquement les révolutionnaires et détruire les collectivités, les staliniens s´en sont chargés en se mettant au service de la petite bourgeoisie propriétaire pour éradiquer les conquêtes de la révolution. Comme en ont témoigné d´anciens dirigeants du PCE et du PSUC (8) leurs partis étaient dirigés en fait par des cadres du Komintern (9), au service de la politique étrangère de Staline qui souhaitait à cette époque se concilier les “démocraties”.
“Ceux qui font des révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau”
Le sujet de cet article n´était pas de polémiquer avec les chefs de la CNT devenus “camarades ministres”. Leur capitulation devant les dirigeants du Front Populaire, leur trahison de mai 1937 en Catalogne, ne les ont pas préservé de la vindicte des staliniens. Les erreurs du POUM, ses hésitations parfois dramatiques, sa mise en remorque de la CNT font aussi partie du bilan, mais nous ne les confondons pas avec les fossoyeurs de la révolution espagnole, les réformistes et staliniens qui en brisant l´élan révolutionnaire et ses premières conquêtes ont ouvert les portes à Franco.
Le titre de ce paragraphe est une phrase qui date de 1793. Son auteur est le conventionnel Antoine de Saint Just. Elle est toujours vraie.
La pertinence persistante des conceptions trotskistes
Le
coup d'État de Franco a non seulement engendré une guerre civile
entre deux armées, mais aussi une révolution sociale qui a donné
naissance à des structures de pouvoir duales, à des expériences de
contrôle ouvrier et
de collectivisations dans l´industrie, les services et
l´agriculture.
Franco
n'a pas triomphé grâce à une supériorité militaire initiale,
mais parce que les dirigeants républicains et staliniens ont
démantelé le pouvoir révolutionnaire issu des masses.
Le
Front populaire a constitué le principal obstacle à la révolution
car il subordonnait la classe ouvrière à la bourgeoisie
républicaine.
La CNT a gâché une occasion historique en
refusant de s'emparer du pouvoir détenu par les organisations
ouvrières.
Le POUM, qui dénonçait le stalinisme, a
oscillé entre la révolution et le Front populaire, avec lequel il
n'a jamais rompu définitivement, et en
restant à la remorque de la CNT il n'a
pas su élaborer de stratégie politique indépendante capable de
disputer
la direction des masses.
En résumé, nous réaffirmons
les principaux aspects des conceptions de Léon Trotsky
dans ses
écrits sur la Révolution espagnole, entre 1931 et
1939.
Premièrement, la guerre est indissociable de
la
révolution sociale : «
La guerre civile ne peut être gagnée que par la
révolution
sociale. Qui oppose la guerre à la révolution perdra à la fois la
guerre et la révolution. »
Deuxièmement,
la politique du Front populaire mène à l'échec : «
Le Front populaire est la principale cause de la défaite de
l'Espagne. La politique de collaboration de classes paralyse le
prolétariat et assure le triomphe de la réaction. »
Ces deux idées sont exprimées dans « La Leçon d'Espagne : un
dernier avertissement » (1937)
Troisièmement, la crise décisive réside dans l'absence de direction révolutionnaire : « Les masses espagnoles possédaient toutes les conditions nécessaires à la victoire, à l'exception d'une direction révolutionnaire. » Classe, parti et direction. Pourquoi le prolétariat espagnol a-t-il été vaincu ?* (1940, écrit en 1939). Voici des conclusions sur l'une des plus profondes révolutions ouvrières et paysannes du XXe siècle, qui restent pleinement pertinentes pour la politique et l'orientation actuelles des socialistes révolutionnaires.
Notes
1.
Front populaire : Coalition électorale formée en Espagne en
janvier 1936 par des partis républicains, socialistes, communistes
et autres partis antifascistes de gauche, dont
les indépendentistes catalans, en
vue des élections de février de la même année. Sa victoire
électorale a permis la formation du dernier gouvernement de la
Seconde République avant le coup d'État militaire de juillet
1936.
2.
Phalange : Organisation politique fasciste espagnole fondée en
1933 par José Antonio Primo de Rivera. Elle prônait un État
national-syndicaliste, autoritaire et anticommuniste. Au
début elle comptait peu de militants, recrutés surtout parmi les
étudiants issus des familles riches, les “señoritos”,
littéralement les petits messieurs. Pendant
la guerre civile, elle est devenue l'un des principaux piliers
politiques du camp franquiste. Elle
fut intégrée dans le Movimiento, parti unique placé
sous la direction personnelle du Caudillo.
3.
Hidalgos : Membres de la petite noblesse espagnole, exemptés de
certains impôts et titulaires de privilèges honorifiques, sans pour
autant être nécessairement fortunés. Le terme désigne également
la petite noblesse de l'Espagne de l'Ancien Régime.
4.
Tentative de coup d'État de Sanjurjo : Coup d'État manqué
mené le 10 août 1932 par le général José Sanjurjo contre la
Seconde République. Son échec a temporairement renforcé le régime
républicain. Sanjurjo a participé par la suite au complot militaire
de 1936.
5. CNT : Principal syndicat
anarcho-syndicaliste d'Espagne et l'une des plus importantes
organisations ouvrières durant la Révolution espagnole.
6.
Fascio:
Terme italien (pluriel : fasci) signifiant
faisceau
désignant les organisations politiques à l'origine du mouvement
fasciste dirigé par Mussolini. Par extension, le terme est utilisé
pour désigner les groupes fascistes, notamment dans l'Italie de
l'entre-deux-guerres. La
Phalange en avait repris les symboles.
7.
POUM : Parti ouvrier d'unification marxiste, organisation
révolutionnaire fondée en 1935 par la fusion du Bloc ouvrier et
paysan et de la Gauche communiste d'Espagne. Elle critiquait la
politique de l'Internationale communiste sous le stalinisme.
8.
PSUC : Parti socialiste unifié de Catalogne, parti communiste
catalan fondé en juillet 1936 par l'unification de plusieurs
organisations socialistes et communistes. Il était affilié à
l'Internationale communiste.
9. Komintern : Nom sous
lequel la Troisième Internationale est connue. À partir de la fin
des années 1920, elle était sous l´égide
de
Staline.
Elle
fut dissoute en 1943.